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Ou quand le gilet traditionnel des armaillis devient portfolio artistique, sujet d’ethnologie et phénomène de société !

Si Jean-Luc Cramatte passe son temps dans les galeries marchandes, ce n’est pas par désœuvrement ni fièvre acheteuse : non seulement il travaille, mais c’est pour la bonne cause – celle du bredzon ! Ce drôle de mot à la sonorité bien scandée est sans doute le seul du riche patois fribourgeois à être partagé par tous les Romands, qui d’ailleurs seraient bien en peine de nommer autrement le fameux gilet à manches bouffantes brodé d’edelweiss. Une pièce de costume régional sans laquelle le Ranz des vaches, le gruyère et le vacherin ne seraient pas tout à fait ce qu’ils sont…
Mais les « armaillis des Colombettes » ne sont pas les seuls à apprécier le bredzon, la preuve : Jean-Luc Cramette est de Porrentruy ! Et ses modèles d’un jour ne sont pas non plus tous Gruériens. C’est que le photographe, qui avait déjà amusé et touché il y a quelques années avec Poste mon amour et ses petites officines postales plus ou moins désaffectées, a enquêté sur le fameux gilet à un carrefour plutôt fréquenté, dans un centre commercial, et interpellé les passants au hasard, les invitant à enfiler une chemise de toile bleue et un bredzon tout beau tout propre, histoire de se faire photographier en grande tenue… de travail, le vêtement en question étant au vacher ce que le bleu de chauffe est au mécano. Intriguées, nostalgiques parfois, près de deux cents personnes se sont pliées à l’exercice, fournissant ainsi à son bel album Bredzon Forever une incroyable galerie d’ « armaillis » de toutes origines, tailles et carnations, du pâle jeune homme à piercings au solide Africain barbu, en passant par un échantillonnage complet des origines accueillies dans la région et, bien sûr de Fribourgeois bon teint. Enfer et damnation, il y a même quelques filles qui ont osé le viril gilet plutôt que son pendant féminin, le « dzakillon », masqué par le haut brodé du tablier et un austère fichu cache-décolleté – le costume se porte non seulement pour travailler à la ferme, mais aussi « pour le marché et la messe ! »
Fait étrange, la variété physique des mannequins occasionnels est partiellement estompée par le sérieux des visages, regard grave et sourire à peine esquissé. Est-ce à dire que l’on n’ose pas bouger dans un bredzon ? Au contraire, sa coupe courte et son ampleur [il ne se ferme pas] sont particulièrement bien étudiés pour traire, enfourcher la paille ou brasser le lait dans le chaudron sans faire sauter les coutures ni les boutons ! Mais, comme le notent les ethnologues et historiens qui ont accompagné la démarche du photographe, et commenté avec passion son portfolio, le gilet brodé est l’une des rares pièces de costume traditionnel qui, en Suisse, n’ait jamais cessé d’être portée, sinon au quotidien du moins dans les fêtes, les sociétés locales ou à l’occasion d’événements familiaux. Typique de la vie paysanne et montagnarde, il est devenu symbole d’attachement à la tradition, ou plus simplement à la région. Le passer n’est donc pas banal, et si la plupart des portraiturés ne l’avaient jamais enfilé, tous pensent qu’il mérite de survivre, et même que « sans ça lui ne serait plus pareil »…
Originale et légèrement provocatrice, l’expérience de Jean-Luc Cramatte et de ses complices chercheurs dessine donc en creux une surprenante sensibilité, presque totalement exempte de chauvinisme étant donné la mosaïque des participants. Une conscience étonnante de la précarité des signes d’appartenance communautaire, un lien inattendu avec un passé pourtant étranger à la plupart…. À l’ère de la mondialisation et de la conquête de Mars, le bredzon a encore de beaux jours devant lui !